Réponse de Daniel Bensaïd à Raoul Marc Jennar

Réponse de Daniel Bensaïd à Raoul Marc Jennar

Cher Raoul-Marc Jennar,

Je viens de recevoir ta (je me permets de te tutoyer) lettre d’interpellation à propos de l’entretien paru dans la revue Lignes, et je t’en remercie chaleureusement. Elle aborde en effet les questions de fond que nous considérons nécessaires de discuter si nous voulons collectivement avancer, au lieu de se réfugier derrière des procès d’intention pour s’y dérober. Je vais donc tenter de répondre aux quatre interrogations majeures qu’elle soulève, plus brièvement qu’il ne serait nécessaire, étant à la veille d’un départ à l’étranger. Mais je souhaite faire auparavant quelques commentaires à propos de ton texte (« Gauche de gauche, comment je vois les choses ») [2] dont elle apparaît le prolongement logique.

1. Tu écris que les 125 propositions n’étaient ni un projet de société ni un programme présidentiel, mais plutôt un catalogue d’intentions pour un programme gouvernemental, et qu’elles « contenaient de incohérences nées d’une volonté de concilier des points de vue relevant de conceptions très éloignées de l’économie dans la société ». Bien que ce soit vrai dans une large mesure, cela n’a pas été le principal obstacle à l’aboutissement d’une candidature unitaire. La discussion pouvait continuer, éventuellement avancer, ou du moins clarifier les compromis raisonnables pour une campagne unitaire sur les formulations concernant, entre autres, le nucléaire ou les salaires. Mais tes remarques renvoient à une question plus générale, celle de la différence entre le programme stratégique sur lequel se rassembler pour construire une force (parti ou mouvement peu importe) dans la durée, et une plateforme pour une alliance électorale pour laquelle des compromis sont nécessaires. Toute la question est, bien sûr, d’évaluer si ces compromis permettent de faire un pas dans le bon sens ou s’ils ajoutent à la confusion. Quand tu écris qu’il faut en tirer la leçon « qu’on ne peut rassembler au-delà d’une même vision globale du futur », cette formule peut valoir pour la construction d’une organisation assez solide pour ne pas se déchirer à la première épreuve, mais elle risquerait d’être maximaliste s’il s’agit d’accords ponctuels pour une campagne électorale.

Ceci dit, il est vrai que l’anti-libéralisme est un vaste titre qui peut couvrir des projets politiques différents et parfois opposés : ceux qui entendent seulement corriger les excès d’un capitalisme débridé, et ceux qui voient dans la critique du libéralisme le début d’une prise de conscience devant conduire à la critique du capitalisme. Face à une crise qui exprime un capitalisme pur, comme le dit Michel Husson, la lutte conséquente contre le libéralisme ne peut être conséquente que si elle va aux racines de la logique dont il n’est qu’une modalité, autrement dit si elle va jusqu’à un anticapitalisme « décomplexé » (pour reprendre un mot à la mode). C’est pour nous le sens de ce que nous appelons des revendications transitoires qui partent des méfaits sociaux des politiques libérales (en matière de revenus, de précarité, de santé publique, d’éducation, etc), pour engager des luttes conduisant à remettre en cause le despotisme de marché et le pouvoir de la propriété privée. En revanche, ceux qui font de l’anti-libéralisme un programme minimum indépassable et établissent une coupure entre anti-libéralisme et anticapitalisme en viennent logiquement à auto-limiter la dynamique des luttes pour rendre possible une large alliance antilibérale. Cette démarche n’est pas étrangère aux illusions sur « la gagne », évoquées dans la suite de ton texte, qui ont eu cours dans le débat de 2006 sur les candidatures unitaires.

2. Les termes de ton texte confirment la crainte que nous avions maintes fois exprimés tout au long de l’année 2006 concernant les ambiguités à clarifier sur les relations avec le Parti socialiste. Tu dis, en effet, qu’au sein des collectifs, « certains partageaient la conviction [je dirais l’illusion] que le PS pouvait modifier son orientation néolibérale ». D’autres, dont toi-même, étaient convaincus qu’il y avait bien deux gauches, inconciliables et non synthétisables. Nous en sommes bien d’accord, et il ne s’agit pas d’une simple différence de pronostic ou de pari sur ce que peut ou ne peut pas faire le PS, mais bien d’analyse sur les raisons sociales et politiques de sa mue néo-libérale et de son alignement, si laborieux soit-il, sur la social-démocratie européenne néo-libéralisée (New Labour, Nouveau Centre, Parti démocrate italien, etc). Le problème, comme tu le reconnais, c’est que les premiers (les illusionnés) l’ont emporté. Reste que nous partageons ta conclusion : « Il ne peut y avoir de rassemblement d’une gauche de gauche en dehors d’un constat non équivoque : le PS comme tel n’est pas un partenaire pour la transformation sociale ». C’est bien ce que nous traduisions quand nous faisions de l’indépendance vis-à-vis du Parti socialiste, et du refus de participation gouvernementale ou de coalition parlementaire en cas de victoire de sa candidate, une condition à une candidature unitaire aussi nécessaire qu’un accord solide sur une plateforme de campagne. L’enjeu de cette élection présidentielle et des législatives à suivre étant de donner un président et une majorité de gouvernement au pays, il était clair que ce que nous avions fait dans les luttes sociales, contre les privatisations, sur les sans-papiers, ou dans la campagne pour le Non au traité constitutionnel, était ségo-incompatible.

3. Tu sembles penser que ce désaccord sur les rapports avec le Parti socialiste, (qui n’est pas seulement d’évaluation mais aussi d’orientation puisque la suite a confirmé, à l’occasion des municipales notamment, la dépendance du Parti communiste envers son allié hégémonique), résultait de l’illusion que la possibilité de gouverner « était à portée de la main », et que la coalition unitaire du Non de gauche « pouvait se substituer au PS comme premier parti de gauche ». L’illusion était lourde en effet, et ne pouvait s’étayer de rien de raisonnable pour peu qu’on analyse les rapports de forces sociaux, le résultat des luttes, les dynamiques électorales. Le seul élément susceptible de l’entretenir était la victoire du Non l’année précédente. Comme toi, je ne sous-estime pas l’importance et les effets différés (et toujours pas épuisés) de cette campagne. Mais une campagne unitaire de rejet lors d’un référendum (le Non) agrège par nature des motivations fort disparates qui ne sont pas transférable dans un programme pour une élection présidentielle. Tu rappelles que la griserie compréhensible de cette victoire remportée de haute lutte a fait oublier à certains qu’il y avait un Non de droite (probablement minoritaire au sein du Non, mais difficile à évaluer). Mais surtout, le Non de gauche s’est fracturé dès le congrès et la synthèse du congrès socialiste du Mans. La logique était dès lors évidente. Et tu as tout à fait raison d’écrire qu’aux législatives « nous aurions été dans le meilleur des cas en position de négocier une participation gouvernementale, ce qui signifiait la reconduction de la gauche plurielle ».

La question était donc bien de savoir si cette hypothèse était acceptable ou non, et pour qui. C’est ce que nous avons demandé en vain de clarifier préalablement à une campagne unitaire, n’étant pas prêts à mener campagne et à mouiller la chemise pour un candidat ou une candidate susceptible de se retrouver le lendemain sur strapontin ministériel dans un gouvernement de gauche plurielle. Certains ont alors estimé que nous étions exagérément méfiants. La suite nous a plutôt convaincus que cette méfiance était largement fondée. Toi-même le confirmes : « Nous avions indiqué que nous refuserions cette perspective, mais il était manifeste que ce n’était la position ni du PCF, ni de certains altermondialistes, comme la suite des événements l’a mis en évidence. Il y avait dans nos rangs des gens prêts à collaborer avec le PS. Nous n’aurions donc été dans l’hypothèse la plus favorable, que l’élément d’appoint du PS. »

4. Sur la situation présente, tu avances qu’il faut répondre à « l’urgence sociale » et à « l’urgence écologique » (nous en sommes bien d’accord) par « une ambition crédible », en étant
- les « porteurs d’un projet pour une autre société »
- et « la force qui se crée autour des luttes à la fois de résistance au capitalisme et d’alternative à ses pratiques ».

C’est bien à ce défi que notre initiative pour un nouveau parti tente d’apporter une réponse. La troisième exigence que tu formules demanderait davantage de discussion : « Nous devons construire une force en capacité d’influencer : nous ne devons pas lutter pour le pouvoir, nous devons lutter pour avoir du pouvoir, c’est-à-dire de l’influence, une influence telle qu’elle oblige les autres à changer. » Nous restons convaincus pour notre part que pour changer sérieusement les rapports sociaux, ou pour opposer un logiciel social du bien commun, de la solidarité, du service public, au despotisme des marchés, il faut aussi changer le pouvoir et les institutions. La lutte sociale est une lutte de pouvoir. Il y a certes une pluralité des rapports de pouvoirs. Mais le pouvoir politique concentré dans l’Etat n’est pas l’un quelconque parmi d’autres. A vouloir éviter de poser la question, en faisant d’impuissance vertu (« changer le monde sans prendre le pouvoir », selon la formule de John Holloway), on finit par se contenter d’un rôle de groupe de pression sur les forces politiques ou les institutions existantes, sans répondre aux défis auxquels se trouvent confrontés aujourd’hui les peuples de Bolivie, du Venezuela, et plus généralement en Amérique latine.

Cette discussion a déjà fait l’objet de nombreuses polémiques dans la revue Contretemps (et plus récemment avec ma recension du livre de Holloway dans le n° 2 de la Revue Internationale des Livres et des Idées, nov. 2007 [3]). L’ambiguïté, entre nous, réside dans ce que tu entends par influencer. S’agit-il de limiter « l’ambition crédible » à se contenter d’un rôle de groupe de pression, influent mais résigné à rester minoritaire, sur des alliés ? Ou bien, s’agit-il de se donner les moyens, avec la patience nécessaire, de modifier les rapports de forces, y compris entre les « deux gauches » ? C’est alors du vaste débat sur la question de l’hégémonie qu’il s’agit, et des médiations pour y parvenir : quelles alliances en fonction de la situation concrète et du rapport de forces concret. Cette discussion est largement ouverte, inutile de le rappeler, tant avec nos éventuels partenaires, qu’au sein même de l’actuelle LCR.

5. A ceux qui, au lieu d’engager la discussion sur le fond (quel programme ? quelles alliances ? quel type d’organisation), se défaussent en répondant à la proposition de la Ligue par un a priori de méfiance et de crainte, tu réponds, et nous nous en réjouissons : « Pourquoi décider immédiatement que ce n’est qu’une opération de ravalement ? » Nous sommes bien conscients que nous pouvons échouer, ou ne réussir partiellement, et que le résultat serait alors un échec, non seulement pour nous (car nous prenons un risque et nous aurions à payer le prix de cet échec alors qu’il aurait été plus confortable de gérer boutiquièrement le train-train), mais aussi pour tous ceux et celles qui, en boudant, auront refusé de prendre leurs responsabilités. Ton texte se conclut sur « une série de questions à poser aux dirigeants de la LCR sur le projet politique, sur les modalités de son élaboration et de son approbation, sur la manière dont elle va prendre en compe les différentes cultures politiques des militants qu’elle souhaite rassembler et sur le mode de fonctionnement de la nouvelle formation politique. » J’imagine que l’interpellation personnelle que tu m’adresses à propos de l’entretien paru dans la revue Lignes s’inscrit dans cette démarche. J’y réponds volontiers, en précisant toutefois que je ne suis membre d’aucune instance dirigeante de la LCR. Il s’agit donc d’une réponse personnelle qui n’engage que moi.

Tu commences par te présenter comme militant altermondialiste, en résumant ce que cet engagement signifie pour toi de lutte contre le capitalisme mondialisé et ses institutions. Tu estime que « l’étiquette, même simplifiée, continue de te convenir ». Nous avons, en tant qu’altermondialistes, mené nombre de combats communs, contre l’AMI, contre les accords AGCS, sur la dette, mais aussi contre la guerre et contre le traité constitutionnel européen. Ce n’est pas rien. Je ne renie pas non plus l’étiquette. Je souligne seulement que le mouvement alter est une nébuleuse, qui est loin d’avoir épuisé ses possibilités et son rôle, mais qui se trouve à un tournant de sa jeune histoire dès lors que les mouvements sociaux qui le constituent se trouvent confrontés à des questions politiques brûlantes, internationales et nationales. Dans ce mouvement se côtoient Lula et Chavez, des syndicats favorables au traité constitutionnel et des syndicats opposés, des partis qui votent les expéditions militaires en Irak ou en Afghanistan, et d’autres qui s’y opposent. Les Forums sont un cadre de rencontre et d’échange. Ils constituent un point d’appui et une rampe de lancement pour des campagnes unitaires, comme sur l’AMI, la circulaire Bolkenstein, ou encore pour l’impulsion des manifestations anti-guerre de février 2003. Nous devons donc œuvrer à ce qu’ils continuent, sans que les désaccords y soient pas étouffés par le consensus. Mais il ne faudrait pas, sous prétexte de l’usage commode du singulier – le mouvement alter – ignorer son hétérogénéité et les contradictions qui le traversent.

En estimant que la transformation sociale ne peut en aucune façon venir du PS, et qu’il ne saurait être un partenaire dans une telle perspective [bien qu’il puisse être un allié dans des campagnes et des mobilisations concrètes. DB], tu reprends les termes de ton précédent texte pour en conclure « qu’il y a donc bien deux gauches » (au moins) : « L’une qui a renié ses valeurs et ses idéaux, l’autre qui les affirme haut et fort mais, legs dramatique d’un détour du mouvement ouvrier français par le léninisme et sa suite, entretient une division qui la réduit à l’impuissance ». Cette formulation soulève nombre de questions à la fois.

D’une part, ce que tu appelles « léninisme », je l’appelle stalinisme, le terme même de léninisme ayant été forgé à partir du rapport de Zinoviev au 5e congrès que l’IC pour légitimer la campagne de « bolchevisation » bureaucratique. Plus généralement, la pensée politique de Lénine, si mal connue et si souvent dénaturée mériterait un débat plus sérieux, en revisitant (entre autres) les contributions de ton compatriote Marcel Liebman sur « le léninisme sous Lénine », ou plus récemment le livre monumental de Lars Lih.

D’autre part, il me semble discutable de considérer l’histoire du mouvement ouvrier pendant les trois quarts du 20e siècle comme un simple « détour » (« léniniste » ou stalinien), après lequel il serait possible d’en revenir à une voie normale (laquelle ?) en faisant tourner à l’envers le film du congrès de Tours. Le 20e siècle a eu lieu. On ne peut pas le mettre entre parenthèses (cette « parenthèse, ouverte par le léninisme », dont tu parles). Force nous est de nous expliquer avec son héritage. Quant aux 21 conditions d’adhésion à l’Internationale communiste, il ne s’agit évidemment pas d’un texte biblique hors du temps. Nombre de ces conditions seraient aujourd’hui anachroniques. J’ai exposé il y a fort longtemps déjà (dans la Révolution et le Pouvoir, Stock, 1976), les conditions d’adoption de la vingt-et-unième condition et sa logique désastreuse de scission mécanique dans certains partis socialistes. Mais la fonction globale de ce texte, relu dans son contexte, était d’opérer une ligne de partage stratégique nécessaire face aux défis majeurs de la guerre et de la révolution.

Pour notre discussion, le point de départ reste donc « la nécessité de construire une authentique force de gauche, démocratique, réformiste/révolutionnaire, et écologique ». Je ne reviendrai pas ici sur la question des rapports entre réforme et révolution abordée dans l’entretien de Lignes. Nous luttons quotidiennement pour des réformes, et aujourd’hui souvent pour des réformes d’autant plus modestes et élémentaires que les rapports de forces sont dégradés et que les mobilisations sont au début défensives. Il n’y a donc aucune muraille entre la lutte pour des réformes concrètes et un projet de transformation révolutionnaire de la société. Il y a en revanche un débat stratégique qui oppose une orientation théorisée, « le réformisme », qui prétend contenir ces réformes dans les limites compatibles avec la tolérance du système, et ceux (dont nous sommes) qui les considèrent comme un tremplin vers la remise en cause de ce système en tant que tel. J’en viens donc aux quatre questions que tu poses : l’écologie, le centralisme démocratique, les constituants d’un nouveau parti anti-capitaliste, les libertés fondamentales.

I. « Rien sur l’écologie » écris-tu, et tu t’étonnes (ou t’indignes) du « silence assourdissant » de mon entretien dans Lignes sur les questions liées à l’écologie. Je pourrais ajouter que, si je m’en souviens, il n’y a pas grand chose non plus sur le féminisme, car il ne s’agit pas d’un texte programmatique ou d’un manifeste prétendant aborder toutes les positions fondamentales du parti que nous souhaitons construire. Il serait donc utile de clarifier ave qui s’engage notre discussion, avec la Ligue en tant qu’organisation, ou avec moi en tant qu’individu, ou avec les deux. Je ne me crois pas tenu, pour ma part, de répéter dans chaque entretien portant sur une question précise (en l’occurrence : pourquoi et comment un nouveau parti, et pourquoi maintenant ?), l’intégralité des positions programmatiques, que je partage et fais miennes sur l’essentiel, adoptées en congrès par l’organisation dont je suis membre,.

S’il s’agit de la Ligue, donc, sa préoccupation et son engagement sur ces questions sont aisément vérifiables. Ils sont exprimés dans son manifeste, dans les brochures et articles produits par sa commission écologie, par sa participation au collectif contre le nucléaire, aux mobilisations contre le stockage des déchets, aux campagnes sur l’eau, contre les ogm, etc. On peut estimer qu’elle n’en fait encore pas assez. Raison de plus pour avancer vers un nouveau parti, plus fort, qui aurait davantage de ressources pour mener de front tous les combats sociaux, écologistes, féministes nécessaires.

Si ton interpellation m’est personnellement adressée, non seulement je ne sous-estime pas la question et ses enjeux, mais qu’elle m’apparaît, avec le développement des inégalités et de l’exclusion sociale, comme la seconde (pas en ordre d’importance mais sur un pied d’égalité) manifestation de l’irrationalité croissante d’un système régi par la loi de la valeur, dont Marx avertissait dès les Grundrisse qu’elle deviendrait une mesure de plus en plus « misérable » du monde. Et il est bien évident, comme tu le rappelles, que les premières victimes de la crise écologique, qu’il s’agisse du changement climatique, de la pollution urbaine, du stockage des déchets, sont les plus exploités et les plus vulnérables. Autrement dit que l’écologie est sociale, ou qu’elle n’est pas. J’entends bien que nous ne sommes pas tenus de connaître l’intégralité des idées et écrits les uns des autres dans une société où nous sommes submergés d’informations. Mais si tu souhaitais vérifier que ma réponse n’est pas de circonstance, tu pourrais te reporter à la troisième partie (« Les tourments de la matière »), de mon livre Marx l’intempestif (1995), au chapitre « Critique de l’écologie politique » dans Le sourire du spectre (2000), au chapitre sur « La malmesure écologique » dans Un monde à changer (2003), ou plus récemment à mon petit livre Les Dépossédés (2007) [4]. J’anime par ailleurs la revue Contretemps qui a consacré deux numéros entiers à la question (le n°4, « Critique de l’écologie politique », et le n°21, « Crise, croissance, développement »), sans compter un numéro sur la question des sciences et de l’expertise, de nombreux articles (de Jean-Marie Harribey notamment), et des recensions de travaux (de José Manuel Naredo, John Bellamy-Foster, David Harvey, Paul Burkett) encore, hélas, méconnus en France.

II. Tu vois dans mon évocation du « centralisme démocratique » une quasi « provocation » à l’égard de ceux et celles qui seraient intéressés par la démarche de la LCR. Provocation, peut-être, mais une provocation sérieuse qui vise à provoquer au débat. Et le fond du débat, c’est précisément la démocratie. Je sais bien, et je le sais d’expérience que la formule du « centralisme démocratique » (comme celle de la dictature du prolétariat) s’est chargée d’un sens péjoratif et s’est irréversiblement confondue sans doute avec le centralisme bureaucratique qui a prétendu l’incarner, et qui, comme tu le dis fort bien, était « aussi peu démocratique que les démocraties étaient populaires ». La question qu’elle cherchait initialement à résoudre n’en reste pas moins posée, dans un contexte fort différent. Ce qu’entend souligner ma provocation c’est que la démocratie et une certaine centralisation nécessaire, non seulement ne sont pas antinomiques (comme on le croit trop souvent), mais complémentaires. Elles sont en réalité la condition l’une de l’autre.

Ce qui m’importe dans note échange, c’est que tu considères « les partis politiques consubstantiels à la démocratie », que tu soies « en faveur d’une organisation qui fonctionne avec des hommes et des femmes que leurs décisions engagent personnellement », et que tu soutiennes « la nécessité de règles pour garantir le fonctionnement démocratique de tout groupe organisé ». C’est la une bonne base pour aborder les problèmes à résoudre. Ce pourrait sembler là des évidence de bon sens. Mais le bon sens n’est pas aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée. Et le mot même de démocratie s’est chargé de bien des contenus différents ou contradictoires. Pour dire les choses clairement, ma préoccupation, c’est la transformation de l’espace public de débat contradictoire en simple marché aux opinions, le remplacement du vote par les sondages, l’instauration au nom d’une démocratie participative usurpée d’une démocratie passive purement consultative (par clip), la transformation des partis de militants en partis d’écuries et de clientèles présidentielles (les adhérents à vingt euros du PS, qui adhèrent pour voter et non plus pour militer).

Pourquoi un certain degré et une certaine forme de centralisation sont, non pas contradictoires, mais consubstantielles à la démocratie ? D’une part, parce qu’il importe, en démocratie, que la discussion ait un enjeu, qu’elle aboutisse à une décision qui engage les participants, sans quoi elle se limite à un simple bavardage de comptoir ou à un échange d’opinion après lequel chacun rentre dans son quant à soi. D’autre part, parce que faire ensemble ce qu’on a décidé est la seule manière d’en éprouver la justesse ou d’en corriger les erreurs. C’est un principe élémentaire de responsabilité, et il est impossible de tirer collectivement le bilan d’orientations que l’on n’a même pas essayé d’appliquer collectivement, chacun se renvoyant alors la responsabilité des échecs. Enfin, parce que la politique est une question de rapports de forces, et pas seulement de pédagogie, et qu’il faut pouvoir dans certains cas (pas toujours) peser de toutes ses forces sur un point pour faire bouger les lignes. Ce d’autant que nous vivons dans une société soumise à des rapports de domination matériels et idéologique, dans laquelle la lutte se livre à armes (très) inégales.

Tout ceci laisse ouvert un vaste champ de possibilités à discuter concernant ce que tu appelles « l’approfondissement des procédures démocratiques ». Sur quoi insistes-tu précisément à ce propos ? « La transparence » ? « La reddition des comptes » ? Bien sûr. Pour la transparence, les moyens de communication téléphoniques et informatiques, sont un précieux outil, à double tranchant, bien sûr, comme toute technologie. Certains peuvent croire qu’il suffit de cliquer sur une souris sans bouger de chez soi pour avoir agi. Mais ces moyens permettent surtout un échange horizontal permanent d’informations et d’opinions qui brise ce qui fut toujours l’une des sources du pouvoir bureaucratique, le monopole de l’information. Que cent fleurs et mille réseaux s’épanouissent donc, comme l’aurait dit le président Mao. Sur la reddition des comptes, les principes aussi sont clairs : le mandataire est responsable et révocable par ses mandants, dans une organisation politique, comme dans une organisation de masse (et comme ce devrait être aussi le cas dans les institutions). Mais pour que ce principe de responsabilité soit effectif, il faut que la décision collective soit contraignante pour son ou ses porte-parole (donc qu’il y ait une forme de centralisation).

Ceci me permet d’éclairer une phrase (« toutes les formules prétendant à plus de souplesse informelle s’avèrent moins démocratique ») que tu me reproches comme si elle impliquait un refus de réfléchir sur les procédures démocratiques. Pas du tout. Je veux seulement dire que les formules de délégation « informelles » sont les pires précisément parce qu’elles sont incontrôlables, qu’il s’agisse de la cooptation par les médias de « porte-parole » mandatés par personne, de l’abus de parole de certains porte-parole, ou de porte-parole autoproclamés dans tumulte d’assemblée propice à la démagogie. Nous en avons tous bien des exemples en tête.

Ma préoccupation ne vise pas le moins du monde à dénigrer une expérience participative comme celle de Porto-Alegre. Je l’ai vue naître dès 1984, avant même qu’elle ne se systématise et ne prenne le nom de « budget participatif ». Les comités du budget participatif ont constitué une source de légitimité parallèle à celle de la municipalité. Ils étaient habilités, non seulement à émettre une opinion, mais à intervenir dans la procédure de décision. Cette expérience démocratique reste précieuse, quelles qu’en aient été depuis les suites, et elle n’a en tout cas rien à voir avec la démocratie purement consultative que Ségolène Royal présente comme « participative » : « Faites vos vœux, je ferai la synthèse ».

Tu dis que la question décisive est celle de la délégation. J’ajouterai : et de la professionnalisation de la politique. Une certaine forme de délégation (à moins d’imaginer la démocratie grecque restreinte à la dimension de la cité), est inévitable. La question nous ramène donc à celle du contrôle des délégués, de la reddition des comptes, de la révocabilité. Mais la déprofessionnalisation, si elle peut être difficile, est non moins importante. Elle passe bien sûr par des mesures élémentaires de rotation et de non cumul des mandats, mais dépend à long terme d’une transformation radicale de la division sociale du travail qui est la raison de fond des tendances bureaucratiques affectant toutes les organisations politiques, syndicales, associatives, sans parler des administrations et appareils d’Etat, dans les sociétés modernes.

Toutes ces discussions nécessaires sont relativement indépendantes de la notion d’avant-garde. Le mot lui-même, qu’il s’agisse des avant-gardes politiques ou artistiques appartient typiquement au lexique de la modernité, et sans doute a-t-il vieilli avec lui. Si tu entends par là, l’avant-garde éclairée qui incarne la conscience face à une masse arriérée et inconsciente, ou une avant-garde maîtresse d’école, ou une direction que les militants doivent suivre aveuglément, certainement, « c’est terminé ». Mais le vrai problème est ailleurs, dans la nécessité ou non d’une organisation, d’une médiation politique spécifique, distincte du mouvement social. Une telle organisation a pour moi une fonction différente d’un syndicat ou d’une association dont la fonction est spécifique : ainsi les sans-terre du Brésil ne se sont pas sentis tenus de prendre position sur la réforme des retraites, leur fonction spécifique étant la lutte pour la réforme agraire. En revanche un parti (quel que soit le nom dont on l’affuble) porte une mémoire collective et a pour fonction de proposer un projet pour la société qui synthétise la diversité des luttes sociales et dépasse leurs particularismes ou leurs corporatismes. De ce point de vue, on pourrait presque dire que tout parti, y compris les partis réformistes de masse, sont une « avant-garde » dès lors qu’ils se délimitent, adoptent des statuts, tiennent des congrès, et adoptent des orientations qui ne son pas le simple reflet de l’opinion ou du sens commun.

Reste que, si on clarifie ce que nous entendons être la fonction d’un parti et les règles démocratique qui le régissent, le mot importe peu.

III. Sur « les constituants du nouveau parti », tu t’inquiètes d’une formule de l’entretien dans Lignes : « Il nous faut discuter avec des groupes locaux du Parti communiste, avec Alternative libertaire, avec la minorité de LO, etc. ». Tu soupçonne cet « etc. » d’exprimer un dédain ou un mépris « de la grande masse de celles et de ceux qui doivent contribuer à construire un nouveau sujet politique », et qui seraient résumés par ce terme « terriblement réducteur ». A quel propos apparaît la phrase incriminée intervient-elle dans l’entretien ? A propos de l’interrogation inverse qui nous est souvent faite. On nous demande en effet si s’engager dans la construction d’un nouveau parti n’est pas une mission impossible dès lors qu’il n’y a pas pour partenaires des courants ou organisations nationaux. Certains nous reprochent même, en construisant seulement « par en bas », de vouloir contourner ou ignorer les forces et les réalités dans la gauche diverse réellement existantes. Et il est vrai, contrairement à tes craintes, que les collectifs pour le nouveau parti qui se forment rassemblent, du moins pour le moment, principalement ou exclusivement beaucoup d’« etc. », c’est-à-dire des inorganisés, des jeunes dont c’est le premier engagement, des écologistes de la décroissance, des syndicalistes, des membres individuels d’autres organisations, du Parti communiste, des Verts, voire du PS.

Ce que je voulais préciser, c’est donc que nous n’avons pas renoncé à ébranler les conservatismes et à faire apparaître des partenaires, mais qu’en l’état actuel des choses, nous n’allions pas rester les bras croisés en attendant de les convaincre de constituer des cartels au sommet. Nous tentons d’initier la dynamique par en-bas, avec les « anonymes » dont parle souvent Olivier, sans subordonner notre initiative aux tergiversations des uns ou des autres. Mais nous ne renonçons pas pour autant à proposer la discussion à toutes les organisations, locales ou nationales, grandes ou petites, qui envisageraient de discuter sérieusement sur le fond d’un programme et de modalités démocratiques d’organisation sur une base d’indépendance envers le Parti socialiste et sa politique social-libérale.

Il ne s’agit donc nullement de réduire le projet de nouveau parti au périmètre des « disciples de Lénine et de Bakounine », ni de considérer comme un « complément dérisoire » ceux qui ne sont ni anarchistes ni communistes. Si nous réussissons, il est probable que la majorité des militants d’une nouvelle génération viendront sans expérience ni référence préalable, en fonction de ce que nous faisons, ici et maintenant, dans la situation concrète. Quant aux héritages, il ne s’agit pas de les abolir (car la mémoire des expériences passées, heureuses et malheureuses, est nécessaire en politique), mais de les dépasser, des les transformer, à travers des expériences nouvelles et la rencontre de cultures et de générations différentes.

IV. Ta quatrième remarque souligne « quatre libertés » qui te semblent « mériter notre attention dans le monde tel qu’il est » : la liberté de ne plus vivre dans la peur, celle de ne plus vivre dans la misère, la liberté d’expression, et la liberté de culte. La liberté de ne plus vivre dans la misère implique que le droit à l’existence (proclamé premier par la Constitution de l’An II), ou « droit de nécessité », ou « état d’urgence sociale », prime sur le droit de propriété, qu’il s’agisse du logement, de l’eau, de la terre, du revenu. La liberté d’expression est pour nous un principe non négociable, aujourd’hui comme demain, le problème restant les moyens effectifs de cette liberté dans une société où l’accès aux moyens de communication est plus inégal que jamais, ce qui nous ramène encore à la question de la propriété. La liberté de culte est aussi un principe, mais il implique la reconnaissance réciproque de cette liberté, autrement dit l’existence d’un espace public commun dont la laïcité est garante. Sur ces trois points, des questions restent ouvertes probablement, à éclairer face à des questions concrètes : le financement de l’enseignement privé, la question du foulard, le contenu des programmes scolaires…, l’expérience des « accommodements raisonnables » chers aux Québécois, mais il ne devrait pas y avoir entre nous de désaccords de principe. Quant à la quatrième liberté, que tu cites en premier, « celle de ne plus vivre dans la peur », elle affirme une belle ambition. Nous la partageons sans problème. Mais il s’agit précisément de savoir comment supprimer les raisons de la peur, les misères sociales et psychiques dont elle se nourrit. Ce qui nous ramène à la question du projet et de la stratégie nécessaires pour changer un monde qui est parti pour mal finir.

En espérant que ces remarques, que je te remercie sincèrement d’avoir provoquées, contribueront à dissiper certains malentendus, à préciser certains problèmes, et à engager une discussion féconde,

Fraternellement.

Daniel Bensaïd

Paris le 14 avril 2008

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :